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Petite histoire du coton

Article rédigé par Didier Bloch

Le coton inusable: des tissus de 8.000 ans d´âge. Qui dit mieux?

Les qualités exceptionnelles de la fibre de coton – douceur, résistance, absorption, fixation des couleurs – lui ont donné une place elle-aussi exceptionnelle dans l´histoire.
L´utilisation du coton pour confectionner des tissus remonte à très loin. On a en effet retrouvé des vestiges de tissus en coton datant de 8.000 ans au Mexique et de plus de 5000 ans dans la vallée de l´Indus.

L´arbre à laine des Indes devient al qutn et se diffuse en Europe

histoire du coton exermple du cotonnier
Au Ve siècle av. JC, l´Inde commence à exporter ses cotonnades vers l´Europe. À l´époque, Hérodote s´émerveille : «On trouve (en Inde) des arbres poussant à l'état sauvage, dont le fruit est une laine meilleure et plus belle que celle des moutons».
À partir du VII siècle ap. JC, les Arabes diffusent amplement al qutn (c´est de là que vient le mot « coton ») en Europe et en Afrique du Nord. À la fin du XVe siècle, l´ouverture de la route des Indes par Vasco de Gama accroît plus encore le commerce du coton vers l´Europe.



Le coton révolutionne l´industrie anglaise

Pourquoi la révolution industrielle a-t-elle eu lieu tout d´abord au Royaume Uni? Parce qu´elle avait beaucoup de charbon pas très loin de ses régions industrielles et beaucoup de terre dans ses colonies indiennes. Qu’est-ce que ça a à voir avec le coton ? Tout : les Anglais font pousser du coton en Inde et l´industrialisent chez eux, grâce aux machines à vapeur alimentées au charbon.
Le coton est ainsi à l´origine d’un miracle économique qui débute dès la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Il va bientôt damer le pion à ses deux principaux rivaux, la laine et le lin.

Comment le coton l´a emporté sur la laine

Le coton met à profit les bouleversements concernant l´élevage du mouton pour… lui manger la laine sur le dos.
Peu avant la révolution industrielle, c´est en effet la laine qui domine le paysage économique anglais. Et même son paysage tout court, car les moutons sont devenus très envahissants.
La raison est simple : la population augmente, donc la demande de laine croît, donc il faut de plus en plus de place pour élever des moutons. Du coup, il reste de moins en moins de terres disponibles pour les paysans, qui partent travailler en ville dans l´industrie naissante.

Pendant ce temps, dans les colonies britanniques, le coton devient rapidement la plus rentable des cultures tropicales. Il assoit alors peu à peu son prestige au détriment de la laine. Ce n´est pas un hasard : il est plus facile à filer, les vêtements sont de meilleure qualité et en plus… ils ne grattent pas comme ceux en laine (si, si, c´est une des principales raisons de leur succès).

Du coup, la tendance s’inverse : on a moins besoin de moutons et ça permet de libérer des terres pour alimenter une population anglaise qui n´en finit pas d´augmenter. Résultat : un véritable boom des importations de coton indien, filé et tissé en Angleterre :
- par de plus en plus de gens (les paysans chassés par les moutons et devenus ouvriers),
- travaillant sur des machines de plus en plus rapides,
- produisant des vêtements de moins en moins cher,
- pour de plus en plus de gens.
Et la boucle est bouclée…

Et si on multipliait la productivité par… 370 ?!!!

histoire du coton dessin machine spinning mule La révolution industrielle est aussi une révolution technique et énergétique. Pour avoir une idée de la vitesse vertigineuse des progrès en matière de productivité, il n’y a qu’à observer le temps nécessaire pour filer une livre de coton – c’est-à-dire 453 g, n´oublions pas que nous sommes au Royaume Uni.
Ce temps passe très vite de 500 heures (à la main) à un peu plus d’une heure :
- avec la spinning mule (la machine à filer sur la photo) inventée en 1779 : 20 heures ;
- avec la mule à vapeur, vers 1800 : 3 heures ;
- avec la mule automatique inventée vers 1830 : 1h20.
Soit 15 fois plus vite que 50 ans auparavant et 370 fois plus vite qu´à la main !!!
Pas des feignantes ces mules !

Les Etats-Unis dominent le marché

Forte de ces succès, l´industrie textile ouvre la voie à d´autres secteurs économiques. Les innovations techniques et la croissance du commerce mondial mettent en branle un processus qui atteint rapidement le Nord de l´Europe, mais aussi les États-Unis. L´histoire du coton accompagne alors celle du développement de ce pays, qui devancera bientôt l´Angleterre pour devenir la première puissance mondiale.

La production nord-américaine est multipliée par 400 en un peu plus de 60 ans pour atteindre, en 1861, 4 millions de balles de coton (en gros, un million de tonnes car 1 balle = 500 livres = 227 kg, n´oublions pas que les EUA ont été colonisés par les anglais…). Le coton est alors le produit le plus commercialisé au monde et le Sud des États-Unis produit 80% du total mondial.

Pendant la Guerre de Sécession (1861-1865), dont la conclusion coïncide avec l´abolition de l´esclavage, la production nord-américaine est paralysée. D´autres pays industrialisés en profitent pour favoriser l´implantation de la culture du coton dans leurs colonies. Mais les États-Unis récupèrent très vite leur domination et, dorénavant et jusqu’aujourd’hui, le prix du coton sur le marché mondial dépendra du volume cultivé dans ce pays.

Les Etats-Unis sont aujourd´hui le troisième producteur et le premier exportateur mondial. Ils contrôlent toujours le marché par le biais de subventions aux producteurs. Mais un autre acteur de poids pointe son nez depuis quelques années. Qui ça ? La Chine bien sûr, premier producteur et importateur mondial – et qui elle aussi subventionne ses producteurs.

Le coton, pour le meilleur et pour le pire

histoire du coton photo de Ghandhi et son chakra
L´histoire du coton – comme celle du café ou du sucre – est donc étroitement liée à celle de la colonisation, sans oublier son aspect le plus sombre, l´esclavage. Et l´actuelle géographie de la culture du coton (Inde, Afrique occidentale, Asie Centrale, États-Unis, Brésil, Égypte…) est en grande partie l’héritière de cette histoire coloniale, qui nous a quand même laissé en héritage le blues, issu des work songs des champs de coton du Sud des États-Unis (2 minutes de pause pour écouter Cotton Fields du légendaire bluesman Leadbelly).
Mais n´oublions pas que le coton a aussi été au centre d’un chapitre mémorable de la résistance indienne aux Anglais. Le Mahatma Gandhi utilisait le dhoti, une pièce de coton filée et tissée manuellement, comme emblème du satyagraha, la stratégie de résistance non-violente à la colonisation. Lui-même filait quasiment tous les jours et considérait cette pratique si importante qu’il a fait du rouet (chakra) le symbole de son programme. Il appelait les Indiens à confectionner leurs propres vêtements, privant ainsi les Anglais de leurs débouchés et redonnant vie à l’artisanat local. Il faut dire que ceux-ci n´y étaient pas allés de main morte : le coton était exporté, industrialisé en Angleterre puis revenait en Inde sous forme de vêtements que les Indiens étaient bien obligés d’acheter...

Le coton reste la fibre naturelle la plus utilisée au monde, raison de plus pour faire attention

Il y a 60 ans, le monde ne connaissait encore que les fibres naturelles animales (laine, soie, cachemire…) et végétales (coton, lin, chanvre, jute, kapok…). Les fibres synthétiques à base de cellulose (viscose) et surtout de pétrole (nylon) n’ont fait leur apparition sur le marché que dans les années 1950. Leur croissance a été très rapide et elles constituent aujourd´hui plus de 60% des fibres utilisées par l´industrie textile. Cependant, parmi les fibres naturelles, le coton est encore de très loin la plus en vogue (35% de la consommation mondiale de l’industrie textile)
Le coton a ainsi réussi à filer son grand bonhomme de chemin. Il a toutefois pas mal changé au gré des « révolutions » agricoles, et pas forcément en mieux. La première « révolution verte » des années 1960 lui a fait prendre le tournant de la monoculture, de la mécanisation et des intrants chimiques (tu parles d´une révolution !…). Avec la « deuxième révolution verte » dans les années 1990, la situation ne s’est pas vraiment améliorée : le coton est devenu, avec le maïs et le soja, l´un des grands champions de la vente d’OGM.
De plus, la culture du coton est une grande consommatrice d´eau. Il existe deux manières de lui en fournir: soit par irrigation, soit en comptant sur la pluie. Il y a ainsi des pays, comme l´Égypte, où l´on irrigue à 100% ; d´autres, comme le Brésil, où l´on s´en remet quasi exclusivement aux précipitations ; et d´autres encore, comme l´Inde, où l´on fait un peu des deux.

histoire du coton exemple de la coopérative agricole coopapi
Mais ce n´est pas tout. Il est possible de calculer l´empreinte hydrique de l´ensemble de la filière de production du coton. C´est-à-dire la qualité et la quantité d´eau virtuellement utilisée tout au long de cette filière. On parle alors d´eau « verte » (la pluie qui s´évapore ou s´infiltre), d´eau « bleue » (irrigation) et d´eau de dilution des pollutions (quantité d´eau théoriquement nécessaire pour diluer les herbicides, pesticides, engrais chimiques, chlore, teintures et autres polluants, afin de les rendre assimilables par l´environnement). On peut alors s´amuser à calculer l´empreinte hydrique de n´importe quel vêtement en coton conventionnel. Eh ben, c´est pas du joli ! Un simple T-shirt, par exemple, ça va chercher en moyenne dans les 2.700 litres d´eau. Et un jeans vous boit à lui tout seul allègrement ses 10.000 litres ! Burp… pardon.
C´est justement en réaction à tout cela – aussi bien aux vieux systèmes de production hérités des colonies qu´à ces nouvelles atteintes à l´environnement et à l’autonomie des paysans – que Tudo Bom ? et d´autres ont réagi en impulsant des filières plus justes et plus propres, afin d’entrer d´un bon pied dans le troisième millénaire.

LE COTON FLAMBE !


Article rédigé par Didier Bloch

La hausse sans précédent du prix du coton et ses contrecoups sur le bio et l´équitable

Les prix du coton ont littéralement explosé. En quelques mois, ils ont plus que triplé pour atteindre la plus haute valeur jamais enregistrée depuis la Guerre de Sécession, en 1861! Que s´est-il passé? Qu´est-ce que cela signifie pour le consommateur? Et quelles sont les conséquences pour les marchés bio et équitable?

Une montée en flèche vertigineuse après 30 années de tendance à la baisse

S´il a toujours été très instable, le marché de la fibre de coton était à la baisse depuis la fin des années 70. Les cours était alors passés en dessous de la barre des 100 cents par livre. Depuis lors la courbe des prix, malgré des dents de scie très marquées, montrait une nette tendance à la dégringolade. Ces dix dernières années, elle oscillait autour de 60 cents par livre.

Mais à partir d´avril 2010, rien ne va plus. La tendance s´inverse et le prix du coton commence à augmenter. En août, il dépasse de nouveau les 100 cents, puis entame une ascension vertigineuse pour atteindre plus de 150 cents en novembre 2010. Il retombe ensuite à 120 cents en décembre, mais rebondit rapidement de plus belle pour dépasser les 200 cents à la mi-février 2011 ! Du jamais vu depuis le XIXe siècle.

Les forces en présence : les USA et la Chine, acteurs dominants du marché du coton

Pour comprendre ce qui s´est passé, jetons tout d´abord un œil aux forces en présence.
Du côté de l´offre, le marché du coton se réduit à quelques poids lourds. Dans l´ordre : la Chine, l´Inde, les USA et le Pakistan, qui pèsent à eux seuls près des trois quarts de la production mondiale.
Du côté de la demande, la Chine – encore elle – est de très loin le plus gros consommateur de coton au monde. Elle est même devenue tellement gourmande que tout ce qu´elle produit ne lui suffit plus. Elle est donc également devenue le plus gros importateur au monde. Et ses importations viennent en grande partie des USA, qui sont eux les plus gros exportateurs.

Bref, les deux plus grands players sur le marché mondial sont la Chine (qui produit, importe et consomme énormément de coton) et les USA (qui exportent énormément). Ou plutôt, pour respecter l´ordre en vigueur jusqu´alors, les USA et la Chine. Pendant plus de 100 ans, en effet, les USA, forts de leur position de premier exportateur, ont déterminé les cours mondiaux du coton. Pas toujours de façon très réglo, puisque, pour pouvoir exporter, ils maintenaient les prix artificiellement bas en accordant de très grasses subventions à leurs agriculteurs. Cela leur a d´ailleurs valu un procès à l´OMC, intenté par les États africains, où des millions de producteurs de coton produisaient souvent à perte du fait de la pression américaine à la baisse des cours. L´OMC a donné raison aux Africains, sans que cela ait toutefois de conséquences immédiates sur les subventions américaines.
Récemment, la Chine est venue changer la donne. Avec la fin, en 2005, de l´accord Multifibres qui limitait les exportations, elle a pu inonder le monde de ses produits vestimentaires. La Chine a alors commencé à influencer elle aussi fortement le marché du coton, en important des quantités de plus en plus importantes.

Une demande plus forte et une production plus faible que prévues

Tout semblait aller pour le mieux (pour la Chine et les USA, pas pour les petits producteurs Burkinabés ou Indiens) puisque, en maintenant les prix artificiellement bas, ce n´est pas seulement leur agriculture qu´ils subventionnaient, mais bien toute la filière, de la filature à la distribution.

Que s´est-il donc passé ces derniers mois ? Les analystes économiques affirmaient encore fin 2010 qu´il s´agissait d´un strict mouvement « naturel » du marché. Il est vrai que, d´un côté, la demande de coton – en particulier la demande chinoise – a été bien supérieure aux prévisions en 2010. Et que, de l´autre, différents facteurs se sont conjugués pour diminuer l´offre prévue. Voici les principaux :
- Beaucoup de grands producteurs se sont reconvertis vers d´autres cultures (maïs, soja etc.), du fait de la faiblesse des cours du coton les années précédentes et sans doute aussi du fait de l’augmentation du cours des denrées alimentaires à partir de 2008.
- Début 2010, les stocks de coton étaient à leur plus bas niveau depuis 5 ans.
- La production pakistanaise et chinoise a été moindre que prévu du fait d´inondations.
- L´Inde a fortement restreint ses exportations pour garantir l´approvisionnement de sa propre filière.
Résultats :
- Les prix se sont envolés.
- La Chine a importé deux fois plus en 2010 qu´en 2009 pour garantir l´approvisionnement de sa filière.
- Les exportations des USA, boostées par la chute du dollar et les subventions aux producteurs, ont atteint plus de 40% des exportations mondiales en 2010.

En février 2011, les analystes admettaient que des mouvements de spéculation – semblables à ceux ayant lieu sur le marché des denrées alimentaires – s´étaient greffés sur le jeu de l´offre et de la demande. Ce qui a bien sûr contribué à propulser les cours vers des régions stratosphériques.

Les gagnants et les perdants

À court terme, Il n´y aura sans doute pas de baisse spectaculaire des prix ou, tout du moins, pas de retour rapide aux cotations très basses en vigueur jusqu´au début 2010. En effet, si la production devrait augmenter en 2011, elle va sans doute tout juste équilibrer l´offre – et les stocks resteront donc bas. À moyen et long terme, l´incertitude est d´autant plus grande que les mutations profondes du climat mondial affectent directement la production de coton. Personne ne se risque donc à faire de prévisions.
Si les producteurs des USA se frottent les mains et si l´industrie textile chinoise a pu continuer à tourner à plein régime en 2010, beaucoup de fabricants – européens notamment – payent aujourd´hui très cher leur coton et ont de plus en plus de mal à s´approvisionner.
En fin de compte, ceux qui sont en bout de chaîne – les consommateurs – devraient payer la note. Mais ce n´est pas si simple car la conjoncture est mauvaise en Europe et en Amérique du Nord. En cette période de crise, les détaillants se posent donc tous les mêmes questions: comment rogner sur les marges ? Comment repasser l´augmentation des coûts aux consommateurs ? Certaines marques on déjà annoncé des hausses de 20 à 30 % sur les produits en coton.
Autre conséquence néfaste de cette flambée des prix du coton : il pourrait y avoir une consommation plus importante de fibres synthétiques, qui sont relativement moins chères – enfin, provisoirement moins chères, car elles dépendent quant à elles des cours du pétrole.
Bref, tout indique que le consommateur devra payer les vêtements plus chers en 2011.

Des défections du côté des producteurs bio et équitables

Pour ce qui est de la production bio et équitable, cette très forte augmentation des prix du coton conventionnel n´est pas forcément une bonne nouvelle. Bien sûr, à court terme, les producteurs profitent de cette hausse, puisque les prix bio et équitable sont généralement calculés sur la base des prix conventionnels.
Mais certains producteurs sont en train de succomber aux sirènes du profit immédiat, comme cela s´est passé en 2009 pour le café bio. Quand les prix augmentent, un pourcentage non négligeable sort en effet du commerce bio ou équitable pour revenir à l´agriculture conventionnelle, qui est moins exigeante et qui (momentanément) paye (presque) aussi bien. C´est ce qui est en train de se passer, notamment en Inde, pays qui fournit plus de la moitié du coton bio de la planète.
Il faut savoir que, jusqu´alors, c´est le mouvement contraire qui avait eu lieu. Du fait du manque de rentabilité du coton conventionnel, des promesses non tenues du coton OGM en termes de rendement et de sérieux problèmes de santé dus à l´usage d´engrais, de pesticides et de défoliants très toxiques, il y avait eu ces dernières années une très importante conversion des paysans indiens au coton bio.
L´inversion de cette tendance à planter du bio semble à première vue être un mauvais calcul de la part des producteurs. Le bio devrait en effet théoriquement correspondre à un engagement réfléchi, en faveur de leur propre santé et de l´environnement. L´équitable, quant à lui, offre d´autres bénéfices, au-delà du prix avantageux : préfinancement de la récolte, relations sur le long terme, appui à l´organisation, formation (Voir l´article sur le coton bio).
Mais comment en vouloir à ces paysans, certes impliqués dans le commerce bio ou équitable, mais vivant encore souvent bien près du seuil de pauvreté ? Ils profitent tout bonnement du moment pour vendre leur coton à des filatures conventionnelles, dont les agents vont jusque dans les villages et payent cash un très bon prix. Plutôt que de rejeter la faute sur les producteurs qui ne rempliraient pas leur part du contrat, il faudrait sans doute que les autres acteurs du commerce bio et équitable s´interrogent sur ce mouvement, qui n´est pas nouveau.

Une bonne occasion de revenir aux fondamentaux ?

À l´instar de son cousin conventionnel, le coton bio est en effet en train de devenir une commodity, c´est-à-dire un produit dont l´origine importe peu, interchangeable sur le marché et dont le prix fluctue au jour le jour. Comme cela s´est passé pour les aliments bio, le coton bio est sans doute victime de son succès, c´est-à-dire d´une croissance trop rapide et d´une dérive par rapport aux principes initiaux.
La production mondiale de coton bio est en effet passée de 6.400 tonnes en 2001 à 175.000 tonnes en 2009, soit une augmentation de 2600% en moins de 10 ans ! Comme les aliments, le coton bio est donc lui aussi en train de s´éloigner fortement des principes qui ont présidé aux actions des fondateurs – ancrage dans le terroir, écologie, santé, alternative au système dominant – et qu´il s´agit sans doute de réaffirmer. C´est d´ailleurs ce qui est en train de se passer dans le secteur alimentaire avec des initiatives encore minoritaires mais en forte croissance, qui valorisent l´agriculture paysanne de proximité – dont le mouvement des AMAP en France est une bonne illustration.
Pour ce qui est du commerce équitable, les pressions actuelles devraient inciter ses acteurs à repenser certains principes. En particulier, quand les cours sont bas, le prix équitable est toujours meilleur. Mais quand ils sont élevés, le prix équitable est quasiment identique au prix conventionnel.
Devrait-il être toujours plus élevé, afin d´inciter les producteurs à demeurer dans le système équitable ? Ou faut-il découpler les marchés équitables (et bio) du très instable marché conventionnel ?
Autrement dit, ce moment difficile pourrait avoir du bon s´il pousse à repenser et corriger le système. Les plus optimistes y voient même une possibilité de croissance du commerce équitable et bio : puisque les prix sont de toute façon élevés, les acheteurs conventionnels feraient tout aussi bien de s´approvisionner en coton bio et équitable…
Seulement voilà, une des leçons à tirer du moment actuel c´est justement que ce genre de commerce ne peut se contenter d´une simple régulation par le marché. Pour se consolider, il lui faut sans doute rééquilibrer le fameux trépied de la durabilité : l´économique, oui, mais jamais sans le social et l´environnemental.

Quelle sont les conséquences pour TUDO BOM ? et quelles réponses sont apportées?

Théoriquement, Tudo Bom ? devrait être immune aux fluctuations du marché. Nous construisons en effet depuis plusieurs années une filière bio et équitable au Brésil, qui est une sorte de système clos, indépendant des fluctuations mondiales. Le prix du coton bio y est discuté avec les paysans de façon à ce qu´il soit équitable pour tout le monde. Nous avons beaucoup investi dans ce système et nous en privilégions la stabilité, quitte à payer le coton plus cher que si nous nous fournissions ailleurs.
Mais voilà, Tudo Bom ? n´est pas immune aux fluctuations climatiques. Et là, pas de chance : après avoir essuyé une forte baisse de production en 2009 du fait d´inondations dans le sertão, la très forte sécheresse de 2010 a été fatale pour la production de coton.
Il nous a donc fallu nous approvisionner ailleurs, auprès d´entreprises avec qui nous avions déjà travaillé auparavant. Nous avons ainsi acheté du fil certifié bio et équitable à des filatures péruviennes et paraguayennes qui, elles, par contre, accompagnent les mouvements du marché. Résultat : en ce début de 2011, notre fil revient de 35 % à 60% plus cher. Il faut savoir qu´à une augmentation de 35% du fil correspond un surcoût final de 11% sur les vêtements. Nous étudions en ce moment comment répercuter ce coût additionnel sur nos produits, sans tout faire porter par nos clients.
Ce qui est sûr en tout cas c´est que nous renforcerons cette année nos partenariats avec les paysans brésiliens, de manière à stabiliser ce marché que nous construisons patiemment et qui est moins volatile que le marché mondial. Nous contrôlerons aussi nos stocks pour voir si le gros de l´orage passe, en espérant que les prix daignent redescendre de la stratosphère en 2012.