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Paris Alto Astral
Paris Alto Astral
Ils sont brésiliens et vivent à Paris depuis un bon moment. Stylistes, journalistes, artistes, intellectuel s ou sportifs, chacun à sa manière, ils contribuent par leur dynamisme à faire bouger la ville et la vie. Ils racontent ici un peu de leur parcours et de leurs passions, nous font part de leurs engagements et de leur perception du Brésil et de la France.
Si tu connais un autre de ces personnages alto astral (nés sous le signe de la bonne humeur), brésilien ou pas, de Paris ou d´ailleurs, prends toi aussi ta plus belle plume – ou ton plus beau clavier – et fais-nous en un bref portrait. Chez Tudo Bom ?, l´alto astral on l´a dans la peau et on sait l´apprécier : on publiera donc les meilleurs portraits ici, bien au chaud, aux côtés de ces brésiliens qui ouvrent le bal. À toi de jouer…
Écris-nous : tudobom@tudobom.fr
ÉRIKA CAMPELO, JOURNALISTE MILITANTE
« Quand on me dit non, je réponds que rien n´est impossible »
Article rédigé par Didier Bloch
Qu´est-ce que le Brésil peut apporter à la France ?
C´est la question qu´Érika Campelo, journaliste brésilienne, et Georges da Costa se sont posée il y a une dizaine d´années, alors que le pays était en pleine transformation. La réponse, ils l´ont mûrie au cours d´un long voyage. « On a parcouru le Brésil en 2000 et 2001 pour connaître de près les nouveaux mouvements sociaux, explique Érika. On voulait savoir d´où venait cette énergie qui avait impulsé le Mouvement des sans-terres, le premier Forum social mondial à Porto Alegre et un grand nombre d´associations très dynamiques. Il y avait beaucoup d´initiatives vraiment intéressantes et on a eu envie de les divulguer au-delà des frontières brésiliennes.» De retour en France, Érika et Georges commencent par rassembler des informations puis traduisent une série de témoignages, de reportages et d´analyses. Parallèlement, ils créent un site Internet pour les rendre accessibles au plus grand nombre. Ainsi naît Autres Brésils, « décryptage de la société brésilienne pour un public francophone ».Pour en comprendre la pertinence, il faut remonter un peu le cours du temps jusqu´au début des années 1980. Le Brésil sort alors peu à peu de vingt longues années de dictature, de nouveaux partis sont créés, les mouvements sociaux étouffés par les généraux refont surface. Dix ans plus tard, dans la première moitié des années 1990, le pays fait montre d´une certaine maturité en se débarrassant successivement d´un Président de la république corrompu (Collor de Melo) et de l´hyperinflation (pics à 30% par mois). Le Brésil connaît alors une période de stabilisation politique, de reprise économique et de grande effervescence sociale, qui culminera en 2002 par l´élection à la présidence de la république de Luiz Inácio Lula da Silva. Autrement dit, l´année de la création d´Autres Brésils coïncide avec celle de l´arrivée au pouvoir de cet habile syndicaliste originaire d´une famille pauvre du Nordeste, évènement inédit qui inaugure une période particulièrement riche en transformations. Les cieux ne sauraient donc être plus favorables pour Érika et ses compagnons de route, désireux de « montrer que le Brésil est un grand laboratoire social et qu´il existe d´autres Brésils en dehors des clichés foot, samba, carnaval et belles plages ».
Défendre les peuples indigènes… français
En peu de temps, les activités de l´association s´étoffent. Outre son site qui grossit au fil des traductions, elle organise annuellement le festival Brésil en mouvements, une série de projections de documentaires suivies de débats. Elle met aussi à la disposition de ses adhérents des centaines de DVD, organise des expositions de photographies et participe à des tables rondes. Et surtout, elle se cherche, se questionne et évolue. Aujourd´hui, il ne s´agit plus seulement de faire découvrir la société brésilienne à un public francophone, mais également d´encourager la synergie entre mouvements sociaux français et brésiliens. Par exemple ? « Par exemple sur le problème des déchets. En 2010, on a fait venir la représentante nationale des catadores de lixo [trieurs de déchets], un mouvement qui regroupe des dizaines de milliers de gens très pauvres et fait de plus en plus parler de lui. Elle a participé à un débat avec France Libertés et le CNIID, où il était question de grandes entreprises françaises faisant du lobbying auprès des municipalités brésiliennes dans le but de vendre des incinérateurs, qui sont très polluants et remettent en question le gagne-pain des catadores. On en a conclu qu´au Brésil et en France la société civile devait faire pression sur les entreprises et les gouvernements.»
Autres Brésils trouve donc des sujets porteurs, déniche de bonnes informations et les fait circuler par tous les moyens possibles (Internet, films, débats…). Les thèmes qui favorisent les échanges entre les deux côtés de l´Atlantique sont parfois surprenants. « Tu sais qu´en France aussi il y a des Indiens? » me lance Érika, un brin provocatrice. Non, elle ne fait pas référence aux bobos qui s´acoquinent sous un tipi le temps d´un week-end, mais aux peuples amérindiens de Guyane, département français d´outremer depuis 1946. « Comme au Brésil, les Indiens y ont été en grande partie décimés. Mais, contrairement au Brésil, ils ne sont pas officiellement reconnus comme peuples autochtones car la France nie leur existence en tant que tels. » De quoi alimenter de chauds débats sur l´intégration républicaine…
À la recherche de nouveaux horizons
On l´aura compris, Érika est une militante, mais plutôt du genre ouverte sur le monde. Au-delà de la société et de la culture brésilienne, elle met ses talents de journaliste au service de causes plus universelles. Parallèlement à sa contribution bénévole à l´association Autres Brésils, elle travaille pour le réseau français Ritimo (rien à voir avec les rythmes brésiliens…) qui recueille, produit et diffuse de l´information, considérée comme une arme déterminante au service de la solidarité internationale et du développement durable. « Il faut que les professeurs, les étudiants, la société en général aient accès à des informations de qualité. Sur Internet, on trouve de tout. De grosses boîtes privées disent faire du développement durable. Mais ce qui les intéresse avant tout, c´est de vendre. Il faut donc que nous investissions nous aussi cet espace, pour redonner du sens à des notions, des services et des biens accaparés par le marché. Pour nous, l´eau par exemple doit avant tout être considérée comme un bien commun, pas comme une marchandise. »
L´ouverture au monde et la curiosité d´Érika ne datent pas d´hier. Née dans l´État de Rio il y a 35 ans, elle a en fait passé toute sa jeunesse à Juiz de Fora, à mi-chemin entre Belo Horizonte et Rio de Janeiro. « Je détestais cette ville, ses gens fermés à l´esprit étroit, ses valeurs bourgeoises mesquines. En plus, elle est située au fond d´une vallée. Il fallait absolument que j´aille voir ce qui se passait au-delà de l´horizon.» Paradoxalement, c´est le fait d´avoir été placée dans une école jésuite traditionnelle qui allait lui permettre d´accéder à d´autres univers. « L´école organisait des échanges internationaux. J´ai d´abord voulu aller en Suède. Mes parents ne m´ont pas laissée partir mais, voyant ma frustration, ils se sont inscrits comme famille d´accueil et je suis devenue très amie de deux françaises, Magali et Camille.»
Viennent les études de journalisme, les premières responsabilités de militante au sein d´un mouvement étudiant et finalement, une semaine à peine après avoir obtenu son diplôme, Érika s´envole pour la France. « Je venais d´avoir 21 ans : mes parents ne pouvaient plus me retenir. Magali m´attendait à Toulouse mais c´est finalement à Paris que j´ai trouvé une place de fille au pair.» Les premiers jours sont difficiles. Heureusement, les enfants de 4 et 6 ans dont elle s´occupe finissent par… s´occuper d´elle. «Ils corrigeaient mon français et m´apprenaient à cuisiner. J´étais vraiment impressionnée car au Brésil les enfants sont trop gâtés et très dépendants.»
La règle et le « jeu de ceinture »
Une année passe, le but initial – apprendre le français – est atteint, il est donc temps de rentrer. Elle choisit toutefois de rester encore un peu pour suivre une maîtrise de science politique. Un petit ami, un petit boulot, une année de plus en DEA, la création d´Autres Brésils, le travail chez Ritimo : sans l´avoir vraiment décidé, Érika a fini par s´installer à Paris. Elle est aujourd´hui mariée à un français et a deux enfants. Établie définitivement, donc ? « Non, ça fait 14 ans que je suis ici mais je me dis toujours que je vais revenir au Brésil. La France me plaît bien mais il me manque quelque chose malgré tout, je ne saurais pas dire quoi exactement. C´est sans doute l´illusion du retour au pays de tous les émigrés : je crois que là-bas aussi il me manquerait quelque chose.» Car Érika a bien conscience de ce qui fait la force et la faiblesse de chacune des deux cultures. « Ce que j´apprécie le plus en France, c´est que les gens connaissent leurs droits et se battent pour les défendre. Ce qui manque, par contre, c´est la flexibilité, le jogo de cintura [littéralement le ´jeu de ceinture´] typiquement brésilien. J´apprécie la rigueur des Français mais tout n´est pas toujours noir ou blanc comme ils le voudraient. Ici on dit : ´Quand c´est non, c´est non´. Pour un Brésilien, un ´oui´ ou un ´non´ ne sont jamais aussi tranchés. C´est important de savoir dire ´non´, mais pour celui qui le reçoit ça peut être paralysant. Quand je crois à quelque chose et qu´on me dit ´non´, je réponds que rien n´est impossible et j´insiste jusqu´au bout. Finalement, je crois que mes collègues français apprécient. »
Elle pratique ainsi le fameux jeitinho brasileiro : on va se débrouiller, commencer comme on peut, tout va s´arranger en cours de route et, au bout du compte, ça va le faire – une vision processuelle et pragmatique des problèmes qui laisse libre cours à l´imagination et à la créativité. Tout le contraire de la tendance hexagonale à l´analyse préalable prétendument sans faille, à la stigmatisation de la moindre erreur et au découpage du temps en tranches horaires impératives. En bonne Brésilienne, Erika a par exemple longtemps eu du mal à se plier à la tyrannie de l´agenda. Et le système de feux vert, jaune et rouge institué par l´école maternelle lui est manifestement resté en travers de la gorge : « Si j´arrive dix minutes en retard, c´est rouge et ma fille de quatre ans doit attendre une heure de plus, sans pouvoir sortir de l´école ! ». Ce qui est perçu par l´administration comme un dispositif permettant de respecter le temps de chacun, devient aux yeux de la Brésilienne un instrument de torture traduisant une rigidité excessive qui ne tient pas compte du bien-être de l´enfant.
Érika sait cependant que le jeitinho présente aussi de sérieux inconvénients et peut porter préjudice à l´organisation. « Ça peut compliquer les choses. Il n´y a pas de planification ou alors il y en a trop et ça n´est pas respecté. Ça manque un peu de rigueur. » Ajoutons que rien n´agace plus un Français qu´un rendez-vous avec un Brésilien qui, quand il ne l´annule pas au dernier moment, tente de compenser son retard astronomique par un sourire désarmant. L´un s´attend à une manifestation de tolérance et de flexibilité, fluides indispensable aux bonnes relations ; l´autre n´y voit qu´un inacceptable manque à la règle dénotant l´irrespect.
Tout ceci montre que, si un autre monde est possible, il se construira sans doute à la fois par le jeu politique et par l´expérience quotidienne. Par le jeu politique, grâce à des gens comme Érika qui luttent pour la mise en œuvre de droits fondamentaux, édifient des plateformes internationales d´échanges et constituent des contre-pouvoirs. Mais également par l´expérience directe et quotidienne de leurs enfants et petits-enfants – franco-brésiliens, germano-turcs, anglo-pakistanais... – à même d´intégrer le meilleur des héritages dont ils sont le creuset vivant. L´avenir appartiendrait ainsi aux métisses culturels de tous ordres et le Brésil serait alors, à ce titre aussi, un pays d´avant-garde.
Pour en savoir (et participer aux activités de l'association) : http://www.autresbresils.net/
LE BEST OF D´ERIKA CAMPELO
Coups de cœur à Paris
« Quand j´ai le temps, j´aime aller seule au cinéma l´après-midi, au Max Linder dans le 9e ou dans les vieilles salles du 5e.»
Pour mieux connaître le Brésil
* Musique : « Chico Buarque parce qu´il est à la fois grand poète et grand musicien [Il a composé entres autres la musique de Tu verras, tu verras que chante Nougaro]. J´adore la samba de partido alto. En ce moment j´écoute de la samba raiz, notamment É preciso muito amor de Chico da Silva. »
* Cinéma : « Un film de Jorge Bodansky, Iracema – Uma transa amazônica, l´histoire d´un camionneur qui parcourt la Transamazonienne et rencontre une toute jeune prostituée indienne. J´aime aussi ce qu´a fait José Barona dans Manuscrito perdido (Le manuscrit perdu), où il parcourt le Brésil en retraçant le voyage d´un Portugais anti-esclavagiste qui y vivait au XIXe siècle. »
* Littérature :« Trois poètes très accessibles: Mario Quintana, qui parle de la vie avec beaucoup d´ironie ; Manoel de Barros, dont le langage surréaliste crée un univers magique, et Carlos Drummond de Andrade, un des poètes essentiels du Brésil. »
* Arts plastiques: « Arthur Bispo do Rosário, un artiste noir et pauvre qui a passé sa vie en asile psychiatrique. Et Hélio Oiticica, parce qu´il questionne les règles établies ; il est allé vivre dans une favela, a mis en valeur des gens généralement méprisés et a produit une œuvre d´avant-garde géniale.»
* Cuisine :« Un plat simple : la purée de batata baroa [une sorte de carotte blanche d´Amérique du sud, aussi appelée mandioquinha]»

Rio : 25°C Ensoleillé
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